« Vice et Vertu » 2005 – 2007

Août 2006

AVION À RÉACTION

Je tiens pour certain que Fabien de Cugnac est un avion à réaction, et je préfère m’empresser de l’asséner ici plutôt que de le révéler au terme d’un long développement.

Fabien de Cugnac est un avion à réaction, et qu’il n’en sache rien ne doit pas nous voiler ce désir qui tout entier le tend, de tracer, anonyme à la plupart, une traînée d’échappement – c’est exactement ce qu’il fait lorsqu’il ouvre dans les hautes sphères comme une fermeture éclair gazeuse, la trace par où il s’échappe, signature difficilement identifiable à l’œil nu, mais pas pour autant impossiblement reconnaissable pour ceux qui lui réservent une place au sein de leur famille – dans le sens le plus large – et qui, en le voyant les survoler, savent avec reconnaissance qu’un des leurs – toujours large, le sens, le plus large, et maintenons cette constance – un des leurs est un avion.

Lorsque j’évoque ici la famille ou le proche, j’espère bien avoir tué le sens dans lequel il peut être entendu, qui est évidemment celui du proche ou de la famille dont on parle lorsque l’on évoque ces artistes qui œuvrent en famille, peintres, écrivains des familles. Parlant d’un avion, et plus encore d’un avion à réaction, j’évoque la fière proximité qu’il est possible d’entretenir avec les sens que l’avion à réaction éveille en nous.

Les codes de la critique artistique contiennent des articles très stricts dès lors que l’on aborde la réaction. L’œuvre et l’artiste en réaction méritent souvent, si pas le mépris, du moins la suspicion, comme si un carré blanc sur fond noir contenait en lui, logiquement, l’échec d’une œuvre diamétralement opposée. Pour l’expliciter par rapport à l’œuvre de Fabien de Cugnac, la série de soleils couchants sur plage (soleil couchant sur plage pouvant être entendu comme matière – type de fixation – type de support) ferait ainsi réaction à l’échec (commercial) de détails de corps de femmes noires.

Je ne prétends pas ici réencoder les fondements de la critique, qui restent certainement applicables en matière de réaction ; simplement, envisager le passage des corps au ciel, si j’ose dire (et j’ose le dire sans audace, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit) sous le seul axe de la réaction, est une manière trop rapide d’oblitérer un travail que la critique oblitère d’ailleurs avec une constance qui tient du penchant naturel.

Est-il encore sérieusement possible de photographier à la chambre technique des toisons féminines, des vagins qui pissent, est-il encore permis d’exposer ailleurs que sur des marchés touristiques des couchers de soleil, et d’avancer dans le travail en songeant à s’attaquer aux fleurs ? La critique, ici, si elle se laisse elle-même coucher comme l’y incite son penchant, sera tentée de ne rien répondre, de ne rien dire, et si elle parle avec cette intention, sera très tentée par un flirt avec la caricature : à quand la mosaïque ?

Et si elle se refuse au silence ou à la caricature, son seul échappatoire sera la question : ringard ou avant-garde ?

Tout le travail de Fabien de Cugnac tient une bonne partie de sa promesse dans une promesse qui n’est pas certaine, et qui est celle de sa destruction, de la destruction d’une partie importante de sa grande production.

De n’avoir pas rencontré la reconnaissance immédiate, cette œuvre est déjà confrontée à l’épreuve d’un temps étrange. Aurait-elle été reconnue plus tôt, elle se serait nécessairement concentrée sur quelques tableaux. Or, la difficulté principale qui réside dans la rencontre avec ce travail, c’est justement sa quantité. Trop de cieux, trop de corps, trop de noir, trop de mer, comme on veut. Trop de tableaux dont aucun ne vaut moins que le suivant. Mais cela, ce n’est que le jugement de celui qui a vu l’avion de près, en pièces détachées dans un hangar, en vol d’essai sans cocardes, et vidé de ses sièges ou dépourvu de ses systèmes d’armement.

Cet avion, c’est plutôt comme un patriote qu’il faut lever les yeux vers lui, en oubliant tous ceux qui ne sont pas en l’air. Les patriotes connaissent les codes de la critique, et ils savent choisir le moment de s’écrier vive la nation : quand les avions déchirent le ciel en y traçant les couleurs d’un pays, le blason d’une famille. Pour applaudir douze détails de corps de femme, et huit couchers de soleil, une escadrille.

Bruno Wajskop,
Juillet 2006